L’appel « Tournons la Page » en 9 questions-réponses

  1. Pourquoi cet appel ?

Les populations de nombreux pays d’Afrique se sentent prises en otage par le pouvoir en place. « Douze familles aujourd’hui au pouvoir en Afrique l’étaient déjà en 1990. 87% des Gabonais et 79% des Togolais n’ont connu qu’une seule famille à la tête de l’Etat ! » 2015-2017 pourrait être une période de basculement. La Constitution de plusieurs pays (Burkina Faso, Burundi, RDC, Congo-Brazzaville, Togo…) devrait amener l’alternance. Mais les présidents en place, atteints par la limite d’âge ou de mandats, sont tentés de réformer la Constitution pour rester au pouvoir.

Les populations de ces pays ne l’entendent pas de cette oreille. Comme au Sénégal en 2011-2012[1], la contestation enfle au Burkina Faso, en RDC, au Burundi… à l’image des musiciens de « Y en a marre » au Sénégal, ceux du « Balai citoyen » remplissent des stades au Burkina Faso pour dire « non » au referendum qui permettrait à Blaise Compaoré de se représenter.

Dans ce face-à-face avec le pouvoir, les populations prennent parfois de gros risques. Mais presque personne n’en parle. « Aujourd’hui est venu le temps d’une nouvelle alliance entre citoyens d’Afrique, d’Europe et d’ail­leurs, pour une nouvelle étape : faire vivre l’alternance. »

  1. L’alternance ne risque-t-elle pas de plonger les pays concernés dans le chaos ?

« L’invocation de la stabilité politique et l’artifice de la lutte contre la menace terroriste ne doivent pas faire illusion. Partout, l’expérience a montré que le respect des règles démocratiques constitue le meilleur antidote contre l’instabilité politique, les conflits armés et le terrorisme. C’est la solidité des institutions qui garantit la stabilité et non la pérennité du pouvoir personnel. »

  1. L’alternance d’accord, mais après ? Si rien ne change dans la pratique du pouvoir ?

« Pour que le mot alternance ait un sens, il s’agit de lui donner un contenu. C’est à chaque peuple qu’il revient de le définir suivant son histoire, sa culture et son imagination créatrice. Mais quelques mesures pourraient ancrer une véritable alternance porteuse de démocratie :

  • transparence sur le budget de l’État, les contrats avec les multinationales et les recettes issues de l’exploitation des ressources naturelles ;
  • respect des normes républicaines dans les nominations aux postes de commandement militaire et policier ;
  • liberté d’opinion, de presse et de manifestation sans préalable autre que l’information de l’autorité administrative ;
  • nomination des magistrats indépendamment du pouvoir politique… »
  1. La Constitution est-elle si sacrée qu’il ne faille pas y toucher ?

« Si, en soi, la révision d’une constitution n’est pas une pratique antidémocratique, sa transformation en instru­ment de perpétuation d’un pouvoir personnel est aux anti­podes des attentes citoyennes et des valeurs affichées par la communauté internationale. »

  1. Quid des pays où la Constitution autorise un nombre illimité de mandats ?

« Après l’alternance sénégalaise en 2012, après le renoncement du président sortant au Mozambique début mars 2014, il est temps d’agir pour obtenir les conditions d’une alternance ailleurs aussi, à commencer par le Burkina, le Burundi et le Togo. Et dans bien d’autres pays[2], où la mobilisation se cristallise sur des enjeux autres que constitutionnels (l’usage de la biométrie, la liberté de manifestation, l’indépendance des commissions électorales…). »

  1. Qui est à l’initiative de l’appel ?

Le texte est né de la rencontre entre des associations et des intellectuels d’Afrique (Sénégal, RDC, Congo, Cameroun, Gabon, Burkina Faso…) et d’Europe (France, Belgique…). Un historien sénégalais en est l’auteur principal. Les signataires sont surtout d’Afrique (17 pays) et d’Europe (6 pays) : plus de 100 associations et syndicats ; une cinquantaine d’intellectuels et artistes (dont Achille Mbembe, Edgar Morin, Valentin-Yves Mudimbe,  Eva Joly, Bertrand Badie, Olivier de Schutter, Pierre Rosanvallon, Abderrahmane Sissako, Monique Chemillier-Gendreau, Smockey, Noam Chomsky…).

  1. Concrètement, qu’attendons-nous ?

Nous appelons :

  • « à un large rassemblement pour tourner la page des régimes autoritaires et construire les conditions d’une véritable démocratie en Afrique ». Toutes associations, syndicats, personnalités ou simples citoyens d’Afrique, d’Europe… peuvent nous rejoindre.
  • Les médias internationaux à braquer leurs projecteurs sur cette situation, sur la répression dont peuvent faire l’objet les défenseurs des droits et de la démocratie dans ces pays.
  • Les dirigeants en place, qui « ont rendez-vous avec l’Histoire », à sortir par la grande porte, en se conformant à la Constitution et à la Charte de l’Union africaine[3].
  • Les dirigeants européensà faire des « coups d’Etat constitutionnels » une nouvelle ligne rouge de la diplomatie internationale et à ouvrir les portes de leurs ambassades aux militants de la démocratie. Obama s’est exprimé clairement à ce sujet[4]. L’Europe brille par son silence. Or elle « trahirait ses intérêts et ses valeurs à cautionner par son silence la perpétuation de régimes archaïques au sud du Sahara. »
  1. Quel type d’actions comptons-nous mener ?

Les citoyens sont déjà mobilisés, en nombre, dans les pays concernés. Ils défilent, ils organisent des concerts, ils s’expriment dans les médias. « Tournons la page » n’est, pour l’heure, qu’un appel.

Bientôt une campagne d’opinion sera appelée à se structurer : « une large alliance non-partisane de citoyens, intellectuels, artistes, associations, syndicats et responsables religieux pour :

> Refuser toute manipulation constitutionnelle pour conve­nance personnelle, délégitimer les régimes dynastiques aux yeux de l’opinion publique et obtenir l’arrêt de la caution apportée par les dirigeants occidentaux aux pratiques anti-démocratiques en Afrique.

> Protéger les militants engagés pour l’alternance démocra­tique en Afrique et soutenir le renforcement de la société civile en Afrique, par la mise en réseau et la médiatisation de leurs mobi­lisations sur la scène internationale.

> Imaginer collectivement l’après-alternance en soutenant l’émergence d’une vision partagée de l’avenir de la démocratie en l’Afrique. »

  1. Pourquoi le 15 octobre ?

Le 15 octobre est une date symbolique pour le Burkina Faso: celle de l’assassinat de Thomas Sankara, en 1987, et de la prise de pouvoir par Blaise Compaoré. Or le Burkina est le premier pays où la question de la révision constitutionnelle se pose avec acuité[5]. « L’effet domino peut jouer »

Le 15 octobre 2014 est aussi le jour d’ouverture du Forum social africain, à Dakar (Sénégal).

 

 

 

[1] La population avait, après des mois de mobilisation, empêché le président Wade d’obtenir un troisième mandat.

[2] « Par le passé, de nombreux chefs d’Etats africains se sont parjurés sur cette question [constitutionnelle] : Gnassingbé Eyadema au Togo en 2002, Idriss Deby au Tchad en 2005, Paul Biya au Cameroun en 2008, Ismaïl Omar Guelleh à Djibouti en 2010, Yoweri Museveni en Ouganda en 2010, Abdoulaye Wade au Sénégal en 2012. »

[3] « Les Etats parties conviennent que l’utilisation, entre autres, des moyens ci-après pour accéder ou se maintenir au pouvoir constitue un changement anticonstitutionnel de gouvernement et est passible de sanctions appropriées de la part de l’Union : (5) Tout amendement ou toute révision des Constitutions ou des instruments juridiques qui porte atteinte aux principes de l’alternance démocratique. », article 23 de la Charte africaine de la démocratie, des élections et de la gouvernance, signée le 30 janv. 2007 par les États membres de l’Union africaine.

[4] Cf. son discours au Sommet US-Afrique d’août 2014, ou cette tribune de la Secrétaire d’Etat adjointe chargée des Affaires africaines.

[5] Les soutiens de Blaise Compaoré demandent un référendum en ce sens avant fin 2014. La présidentielle est prévue en nov. 2015. Au Burundi, où les élections auront lieu en juin 2015, l’interprétation de la Constitution fait débat. Pierre Nkurunziza pourrait briguer un nouveau mandat sans la réformer.

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